Egidio
Démonstration n° 6 · 2026

Ce que les fuites de données ont changé

Les démonstrations précédentes de ce pilier reposent sur un postulat : le fraudeur ne sait rien de vous. C'était vrai. Ce ne l'est plus toujours — et comprendre pourquoi change tout.

1. Le chiffre public

La CNIL, autorité française de protection des données, publie chaque année le décompte des violations qui lui sont notifiées — et la tendance se confirme sur deux années consécutives. En 2024 : « La CNIL a été notifiée de 5 629 violations de données personnelles, soit 20 % de plus qu'en 2023. » En 2025, la hausse continue : 6 167 violations notifiées, soit +9,5 % sur un an, avec un incident sur deux relevant directement d'un piratage. Et la tendance la plus préoccupante, mesurée en 2024, concerne les fuites de très grande ampleur : « Le nombre de violations touchant plus d'un million de personnes a doublé en un an, passant d'une vingtaine à une quarantaine d'attaques réussies. »

6 167
Violations de données notifiées à la CNIL en France en 2025, +9,5 % sur un an — 1 incident sur 2 lié à un piratage.
CNIL, Rapport annuel 2025. Consulté le 18/07/2026.
×2
Doublement en 2024 du nombre de fuites touchant plus d'1 million de personnes (d'une vingtaine à une quarantaine).
CNIL, Rapport annuel 2024. Consulté le 18/07/2026.

Notre pilier De la fuite à l'arnaque documente déjà des cas concrets — dont l'exemple France Titres, où le pirate revendiquait 19 millions de dossiers quand le ministère de l'Intérieur en a confirmé 11,7 millions. Cette page-ci ne duplique pas ce travail : elle en tire la démonstration structurelle.

2. La probabilité — ou plutôt, ce qu'elle devient

Toutes les démonstrations précédentes de ce pilier calculent la probabilité qu'un scénario massif tombe juste, sans aucune donnée personnelle. Cette probabilité reste valable — c'est le régime le plus fréquent. Mais avec plus de 5 600 violations par an rien qu'en France, un second régime existe désormais en parallèle : celui où le message ne tombe plus juste par hasard statistique, mais parce qu'il contient un fragment de vous, volé lors d'une fuite.

Notre calcul — une lecture bayésienne simple

Avant les grandes fuites : qu'un message connaisse un détail précis vous concernant — votre nom complet associé à votre organisme de rattachement, un numéro de dossier — était un signal fort de légitimité. Peu d'acteurs avaient accès à ce type d'information croisée ; la probabilité qu'un inconnu la possède sans lien légitime avec vous était faible.

Après les grandes fuites : avec des dizaines de fuites majeures par an, dont un nombre croissant dépassant le million de personnes touchées (sourcé ci-dessus), des millions de fragments personnels circulent aujourd'hui hors de tout cadre légitime. La probabilité qu'un inconnu possède ce même détail sans lien légitime avec vous a fortement augmenté.

Ce que cela change : le signal reste le même — un détail personnel exact — mais ce qu'il prouve s'est effondré. Le réflexe mental, lui, ne s'est pas mis à jour au même rythme : nous continuons collectivement à traiter « il connaît mon numéro de dossier » comme une preuve, alors que ce n'en est structurellement plus une.

Limites : ce raisonnement est qualitatif et directionnel — nous ne prétendons pas calculer une probabilité numérique exacte de légitimité, faute de données permettant ce calcul. Il s'appuie sur un fait vérifié (volume et fréquence des fuites, en hausse mesurée) pour justifier une conclusion logique, pas statistique au sens strict.

L'exemple qui rend cela concret

Un SMS qui se termine par les quatre derniers chiffres de votre identifiant France Travail, ou d'un numéro de dossier bancaire, semble impossible à fabriquer sans accès légitime. Ce n'est plus vrai : ce fragment peut provenir de n'importe laquelle des fuites documentées chaque année. Le detail exact ne prouve rien — il prouve seulement qu'une fuite, quelque part, a eu lieu.

3. Le mécanisme — et un second axe de lecture

Ce régime enrichi combine la Coïncidence crédible (renforcée, pas remplacée), le Lien fabriqué (le fragment volé crée un faux sentiment de relation légitime) et l'Autorité empruntée (paraître officiel devient plus facile avec un vrai détail administratif).

Coïncidence crédible Lien fabriqué Autorité empruntée

Ces mécanismes disent comment on vous manipule. Il manquait un axe pour dire avec quoi on vous vise — c'est l'objet du modèle que nous introduisons ici.

4. L'Échelle du ciblage

Trois niveaux, du plus massif au plus individuel :

Niveau 1

L'arnaque à l'aveugle

Zéro donnée. Le scénario tombe juste par pure probabilité — c'est le régime que démontrent nos Démonstrations 1 et 4. Toujours le plus fréquent.

Niveau 2

L'arnaque enrichie

Un fragment volé — nom, ville, numéro de dossier — greffé sur la masse. Le fragment ne rend pas le message vrai : il rend le doute coupable. C'est le sujet de cette page.

Niveau 3

L'arnaque sur mesure

Un profil complet, croisant plusieurs fuites, assisté par l'intelligence artificielle — scénario individuel, cohérent sur plusieurs canaux. Voir notre démonstration sur le tunnel multi-canal à venir dans ce pilier.

Ce modèle, que nous appelons l'Échelle du ciblage, est orthogonal à la Grammaire de la Manipulation : la Grammaire décrit le mécanisme psychologique employé, l'Échelle décrit la quantité d'information dont dispose le fraudeur. Les deux se combinent sur chaque arnaque réelle.

5. Le courtage, légal et criminel

Une fois volées, les données ne restent pas isolées : elles sont agrégées, croisées, revendues — un métier à part entière, que les enquêteurs et chercheurs en cybersécurité documentent sous le terme de courtage de données. La mécanique est structurellement identique à celle du courtage publicitaire parfaitement légal (collecte, agrégation, profil, ciblage) — sa légalité et sa finalité sont, elles, radicalement différentes. Cette symétrie n'est pas une accusation portée contre un secteur : c'est une description de la chaîne qui explique pourquoi vos données, une fois perdues quelque part, peuvent resurgir n'importe où.

Le bas de cette chaîne va de l'amateur isolé qui exploite une fuite ponctuelle jusqu'à des réseaux structurés qui achètent, croisent et revendent des données volées à grande échelle — un continuum documenté par les organismes de cybersécurité européens, jusqu'à des acteurs plus organisés quand une attribution institutionnelle existe (voir notre pilier Réseaux criminels et acteurs étatiques pour un exemple documenté). L'intelligence artificielle est l'accélérateur commun à tout ce continuum : elle absorbe et croise les fuites à une échelle qu'aucun opérateur humain n'atteignait auparavant.

6. La défense

🧠Mettre à jour le réflexe, pas seulement la vigilance

Un détail personnel exact dans un message n'est plus une preuve de légitimité. C'est le changement de réflexe le plus important de cette page.

🔍Vérifier hors canal, systématiquement

Que le message soit générique ou très personnalisé, la vérification reste la même : toujours par un canal indépendant du message reçu, jamais par les coordonnées qu'il fournit.

📋Savoir où vos données ont pu fuiter

Les organismes concernés par une fuite ont l'obligation d'en informer les personnes touchées. Prenez ces notifications au sérieux : elles indiquent précisément quels fragments de vous peuvent désormais être utilisés dans une arnaque enrichie.

La conclusion

Les fraudeurs n'ont pas besoin de vous connaître. Les statistiques vous connaissent déjà.

Et quand ils en savent un peu plus, ce n'est plus seulement une statistique qui les a menés à vous — c'est une fuite. L'arnaque est devenue sur mesure. La protection devait le devenir aussi.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que l'Échelle du ciblage ?

Le modèle en trois niveaux qu'Egidio utilise pour décrire l'évolution des arnaques selon ce que sait le fraudeur : à l'aveugle (zéro donnée), enrichie (un fragment volé), sur mesure (un profil complet croisant plusieurs fuites, assisté par l'IA).

Pourquoi un détail personnel exact ne prouve-t-il plus qu'un message est légitime ?

Parce que les fuites massives de ces dernières années ont mis en circulation des centaines de millions de fragments personnels. Le réflexe qui traitait ce détail comme une preuve de légitimité n'a pas été mis à jour au même rythme que la réalité qu'il est censé refléter.

Qui achète et revend les données volées ?

Un écosystème allant de l'amateur isolé jusqu'à des réseaux structurés — un courtage qui suit la même mécanique que le courtage publicitaire légal, hors de toute légalité et à des fins frauduleuses.

Note de rigueur. Les chiffres pivots (5 629 violations en 2024, +20 % ; 6 167 en 2025, +9,5 % ; le doublement des fuites de plus d'1 million de personnes) sont cités à l'exact depuis les Rapports annuels 2024 et 2025 de la CNIL, consultés le 18/07/2026. Un exemple de « revendiqué vs confirmé » (notre propre doctrine) vaut la peine d'être signalé : la presse a largement relayé un chiffre brut de 17 802 incidents déclarés en 2025 ; la CNIL elle-même écarte deux campagnes de notifications en cascade (un éditeur de logiciel CRM, des fédérations sportives) qui gonflaient artificiellement ce total, et retient 6 167 comme chiffre officiel — c'est celui que nous citons. Le modèle de l'Échelle du ciblage et la lecture bayésienne des réflexes de confiance sont un raisonnement argumenté à partir de faits vérifiés, explicitement présenté comme tel — pas une statistique mesurée. Conformément à notre méthodologie : des mécanismes documentés, jamais de géopolitique attribuée sans source institutionnelle.

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Les Mathématiques de la Manipulation — le pilier

Retrouvez l'ensemble des démonstrations : faux colis, faux recruteurs, la retraite de l'humain, la vitesse qui empêche de réfléchir, le calendrier des arnaques.

Pour aller plus loin

Citer cette page Egidio — Laboratoire des menaces, « Ce que les fuites de données ont changé : l'Échelle du ciblage », egidio.app/laboratoire/mathematiques-manipulation/ce-que-les-fuites-ont-change/. Licence CC BY 4.0.

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